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LES ENTRETIENS JURIQIQUES
. Saison 2006-2007
Date : Jeudi 21 octobre 2006 
Intervenant : Monsieur Thierry TERRAUBE : Commandant de police

L’AUDITION DE L’ENFANT   VICTIME

Thierry TERRAUBE a commencé cet entretien en présentant rapidement le parcours qui l’a amené à parler devant nous du problème de l’audition de l’enfant victime. Entré dans la Police Nationale en 1973, il a connu différents services au sein de cette institution. C’est au cours d’un stage de 6 jours réalisé en 1989, alors qu’il était responsable d’une brigade des mineurs, qu’il s’est véritablement intéressé à ce sujet. Il a depuis approfondit ses connaissances en la matière (notamment par des voyages aux Pays-bas et au Québec) et, est aujourd’hui chargé de formation au Centre national d’études et de formation de la police nationale. Il a également participé à la Commission d’Outreau, instaurée par le Ministère de la Justice.

Propos introductifs 
La protection des enfants est un credo de notre société actuelle. L’enfant est ainsi au cœur de toutes les préoccupations. Néanmoins, certains ont sacralisés, à tort certaines fois, la parole de l’enfant.

L’enfant doit être considérée comme une personne, avec des devoirs et des droits. Son audition doit être vécue comme un événement d’enquête, permettant de démêler le vrai du faux.

Présentation de la démarche de l’intervenant 

Au cours du stage suivi en 1989, l’intervenant a pris conscience des différentes erreurs que les policiers peuvent être amenés à faire lors d’une audition :

  1. trop souvent en formulant les questions, l’adulte fait aussi la réponse ;
  2. il faut plus laisser de temps à l’enfant pour s’exprimer ;
  3. les faits ne peuvent se comprendre que relativement à une situation globale.

Pour illustrer ses propos, l’intervenant a présenté un « cas typique ». Imaginons le cas d’une situation conflictuelle : des parents en plein divorce. Une situation normale (un papa qui fait prendre sa douche à son enfant) peut devenir anormale. L’inquiétude de la mère se nourrit de la haine, de la rancune qu’elle éprouve et les pensées peuvent déraper. L’enjeu de l’enfant étant d’apaiser sa mère, alors pour ce faire il peut être amené à corroborer des accusations.

Les règles à retenir 

  1. Les précautions à prendre pour récolter la parole de l’enfant

 

Suite à un signalement ce qui est important au-delà des faits c’est de voir les circonstances : A qui l’enfant a t’il parlé ? Quelle a été la réaction de la personne ? Ces éléments auront des incidences sur la suite de l’affaire. En a aussi beaucoup le fait de savoir combien d’interlocuteurs différents ont été en présence de l’enfant, car chaque personne apporte une « pollution » au discours de l’enfant.

Ensuite au moment de l’audition d’autres éléments entrent en ligne de compte : la personne du policier, la crainte inévitable qu’inspire généralement l’institution policière, la présence des parents, les conditions matérielles, etc.

Il convient de toujours garder à l’esprit que l’audition est un moment difficile. En effet, comme le dit la formule : « Quand vous avez subi quelque chose de traumatisant : redire, c’est revivre, c’est refaire ».

L’enregistrement vidéo est aussi un élément à prendre en considération. Non pas comme mode de preuve en cas de dérapages en cours d’instruction, mais plutôt pour permettre de ne pas faire répéter toute l’affaire à chaque fois. Car cela risquerait de provoquer un blocage chez l’enfant.

  1. Situer l’enfant dans son contexte

Chaque enfant en plus d’avoir sa propre personnalité vit dans un contexte matériel et émotionnel qui lui est propre. Comprendre ce contexte est essentiel. Quel est le rôle de l’enfant dans son système ? Quelle est sa place par rapport à sa famille ? A-t-il été un acteur actif ou passif de ce qui s’est passé ? Exerce t’on sur lui des pressions ?

Tout cela permet de comprendre pourquoi parfois l’enfant ne peut pas parler, bloqué qu’il est par un sentiment de culpabilité ou de loyauté.

  1. L’enfant est une personne comme les autres mais a ses spécificités

Avant de récolter la parole d’un enfant, il convient de se remémorer quelques règles de base :

  1. un enfant comprend les concepts abstraits (être gentil, avoir peur, avoir mal, etc) à partir de 8-9 ans ;
  2. toujours lui demander d’expliquer ses mots, ils n’ont pas toujours la même signification que pour les adultes ;
  3. entre 4 et 12 ans l’enfant a une mémoire scénaristique et non chronologique ;
  4. l’enfant est généralement en incapacité d’analyser plusieurs informations en même temps, donc il faut poser des questions simples ;
  5. une idée, une phrase, même si elle est fausse par rapport aux faits cache souvent autre chose ; etc.

 

  1. Le policier aussi a ses spécificités

Le policier qui procède à ce type d’auditions n’est pas choisi au hasard. Il doit être à l’aise avec ce type d’affaires, c’et donc aussi un choix de sa part. De plus, il n’est pas isolé mais doit travailler en équipe, car chacun avec ses propres perceptions peut apporter à l’affaire.

Mais le policier doit avant tout avoir la faculté de s’adapter à l’enfant.

Présentation de la méthodologie 

L’intervenant a présenté la méthodologie qu’il enseigne. Ce n’est pas une recette miracle, mais simplement un guide qui peut permettre d’éviter certaines erreurs. De plus, il ne faut pas oublier que l’audition de l’enfant victime si elle est essentielle n’est de toute manière pas le seul élément de l’enquête. La Police dispose d’autres moyens d’investigation.

  1. Etape 1 : Optimaliser les conditions matérielles

 

Il convient de faire attention aux éléments matériels : la salle d’audition, la salle d’attente, la façon dont l’enregistrement vidéo est présenté, la présence (ou pas) de quelqu’un avant et après l’audition, des jeux, des crayons pour que l’enfant puisse dessiner s’il en envie, etc.

Il faut aussi éviter d’être dérangé.

  1. Etape 2 : Prise de contact / Mise en confiance

Cette étape même si elle ne dure qu’environ 5 minutes est essentielle pour la suite.

Le policier commence par se présenter et expliquer le pourquoi de l’audition. Il laisse ensuite l’enfant s’exprimer de lui même, ce qui lui permet d’identifier les discours tout fait.

Ensuite le policier est à même de poser des questions. Celles-ci doivent être simples.

  1. L’audition en tant que telle

Tout d’abord, le policier s’intéresse aux faits. Il pose des questions larges en ne fournissant jamais à l’enfant des éléments connus de l’enquête (des noms, des dates, etc). Cela lui permets aussi de ne pas s’enfermer dans la poursuite d’une seule hypothèse. Le policier doit être ouvert. Les questions posées reprendront en général les termes mêmes utilisés par l’enfant.

Au delà des questions, le policier doit laisser l’enfant faire son propre récit des évènements. Même s’il semble s’éloigner du sujet, il ne faut pas l’interrompre. Le mode opératoire dans ce type d’affaires est essentiel. Le policier ne doit pas non plus se montrer choqué par les propos tenus par l’enfant.

Une des règles qu’a donné l’intervenant est la suivante : « Mieux faut un faisceau de preuves solides que des aveux tronqués ».

  1. Clôturer l’audition

Il convient de remercier l’enfant d’avoir parlé, car grâce à lui les choses ont avancées. Lui expliquer que pour la suite, le policier restera un relais s’il en éprouve l’envie. Il ne faut surtout pas faire de « plans sur la comète » en ce qui concerne une éventuelle condamnation de l’auteur, afin que l’enfant ne culpabilise pas.

Conclusion de l’intervention 

Il n’existe pas de recette « miracle » pour réussir l’audition d’un enfant victime. Néanmoins il existe quatre principes fondamentaux à retenir : adaptabilité, professionnalisme, pudeur et humilité.

Afin de réussir une audition, il faut qu’elle soit « construite ». cela demande du temps et de l’énergie, ainsi que des moyens humains et matériels. La même démarche devrait être entreprise lors des auditions par le Juge d’Instruction notamment.

Dans le cadre de ce type d’enquêtes, il convient aussi de porter un intérêt particulier à l’audition de l’auteur présumé.

L’affaire d’Outreau aura été le révélateur de beaucoup de dysfonctionnements. Mais ce qu’il est primordial de ne pas oublier c’est qu’un enfant qui se trouve dans ce type de situation, même s’il a menti, ne va pas bien. Il faut l’aider. Le policier n’est pas psychologue, alors il doit être entouré de professionnels compétents.

Selon l’intervenant, les pistes qui sont désormais à explorer s’orientent vers l’audition de la mère (très important dans le affaires de pédophilie), la compréhension du non verbal et l’audition des handicapés. Cette dernière piste est importante car le trouble psychologique est d’autant plus fort que ce sont déjà des personnes en état de faiblesse.

Laure HONORE

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